Presse

  • Savoir/Agir, n° 35, Avril 2016

Ethnicisation, postcolonialisme, primitivisme.

Grand entretien. Propos recueillis par Gérard Mauger et Louis Pinto [Lire]

  • Libération du 28 janvier 2016, Tribune

La foi, un signe de la modernité ?

Contrairement aux idées reçues, l’athéisme ne date pas d’hier. L’incroyance étant au cœur de la croyance, dès le Moyen Âge, les individus disposaient d’une marge de liberté par rapport à la religion [Lire]

  • Le Dauphiné. com du 5 octobre 2015

L’interview du dimanche – L’anthropologue Jean-Loup Amselle va ouvrir mardi le cycle de conférences de la MSH-Alpes

« Les propos insoutenables de Morano », propos recueillis par Ève Moulinier, le 04/10/2015 à 6:00 [lire]  

  • Libération du 16 septembre 2015, Débats

Ce que l’identité fait à l’art

Œuvres saccagées, caricaturistes tués : des fondamentalistes religieux, nationaux ou ethniques remettent en cause non l’art lui-même mais sa capacité à s’ériger en valeur universelle [lire]

  • Libération du 30 août 2015, Politique

Jacques Sapir ou le piège du souverainisme

L’économiste, chercheur réputé plutôt de gauche, a lancé un appel à une alliance de tous les partis anti-euro jusqu’au FN. Mais existe-t-il vraiment une bonne mouvance «souverainiste populaire» ? [lire]

  • Libération du 11 juin 2015, Tribune

Pourquoi le « vivre ensemble » pose question ?

Que le 11 janvier soit présenté comme une phase d’unanimisme et de ressourcement, et que la réforme des programmes d’histoire soit considérée comme une atteinte au roman national en dit long sur les difficultés qu’a la France à se représenter comme un pays solidaire. Que reste-t-il à une société quand s’effacent les récits de classe ? [lire]

  • Le Monde du 8 mai 2015, Débats (La querelle de l’après-«Charlie»)

« Combattons la racialisation du discours politique »

Samedi dernier, l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché » a donné lieu à une altercation inhabituelle dans les médias entre le journaliste Aymeric Caron et l’essayiste Caroline Fourest. Le journaliste accusant l’essayiste de mensonges multiples, cette dernière l’insultant en retour gravement. Au-delà de cette altercation, ce sont deux positions caricaturales qui se sont exprimées et traduisent bien l’état de confusion intellectuelle et politique dans laquelle baigne notre époque, particulièrement depuis le 11 janvier. Face à la position laïque extrême de Caroline Fourest faisant « L’éloge du blasphème », titre du livre pour lequel elle était invitée sur ce plateau, Aymeric Caron a défendu les positions postcoloniales du Parti des Indigènes de la République selon lesquelles la défense de laïcité républicaine et universaliste, type « Charlie Hebdo », ainsi que le « philosémitisme d’État » ont pour effet de masquer le racisme principal, dirigé envers les musulmans. C’est donc en réalité le principe dévoyé du « deux poids-deux mesures » qui était sous-jacent à cet affrontement.

Cette dernière thématique apparaît en effet comme particulièrement perverse puisqu’elle aboutit à occulter la véritable nature englobante du racisme, qui doit être combattu dans son entièreté, au-delà de ses différentes variantes. Mais, en rabattant l’ensemble des problèmes sociaux affectant la France — entre autres — sur la thématique de la traite esclavagiste et de la colonisation, on s’interdit d’examiner des formes de racisme sans rapport avec elle, notamment l’antisémitisme. Reconnaître les différentes formes de racisme et les placer sur un pied d’égalité me paraît être la nouvelle forme d’universalisme à promouvoir de façon à ne pas succomber à la funeste problématique de la concurrence des victimes. Le principe du « deux poids-deux mesures » défendu par les organisations d’extrême-gauche « décoloniales », et relayé par Aymeric Caron, me paraît à cet égard le meilleur moyen de semer la division au sein des groupes victimes de discriminations et de parvenir à l’apartheid que souhaitent instaurer tant la droite extrême de l’UMP qu’incarne Nicolas Sarkozy que le Front national de Marine Le Pen.

Mais le récent plan proposé par Manuel Valls contre le racisme et l’antisémitisme me paraît avoir comme point aveugle l’« islamophobie », terme récusé, non seulement par la droite, mais aussi par lui-même ainsi que par une partie de la gauche, et notamment par la gauche ou l’extrême-gauche républicaine et laïque qui va de Caroline Fourest et de « Charlie Hebdo » aux anarchistes et aux antifas(cistes). Il existe en effet toute une mouvance pour laquelle le combat contre l’aliénation, dans la foulée du marxisme et de l’anarchisme, ne saurait accorder une considération quelconque à l’expression religieuse des groupes discriminés, ou bien encore comme le disait Marx à « ce soupir de la créature opprimée ». Pour toute une partie de la gauche et de l’extrême-gauche, la religion passe mal, ce qui explique que puissent se constituer des majorités de circonstance entre des secteurs de l’opinion de prime abord très éloignés les uns des autres. Sans verser dans l’« islamo-gauchisme », c’est-à-dire sans considérer que l’idéologie religieuse, qu’elle soit musulmane ou chrétienne-pentecôtiste, par exemple, s’est substituée à la lutte de classes, ou sans estimer qu’il faille prendre en compte les différentes « communautés » religieuses pour faire avancer la combat contre les discriminations, il reste que toutes les religions présentes sur le sol français ont droit à un traitement égalitaire. Face aux religions installées de longue date en France comme le catholicisme et le judaïsme, religions qui bénéficient de lieux de culte publics et d’un financement destiné à l’enseignement confessionnel, il convient que les religions apparues plus tardivement sur la scène nationale bénéficient des mêmes droits et il est donc nécessaire que l’État français favorise la construction de mosquées tout comme il doit financer l’enseignement musulman. Faute de quoi, le principe du « deux poids-deux mesures » continuera de nourrir le ressentiment de ceux qui estiment pâtir d’un traitement défavorable de la part de l’État français.

La lutte contre le racisme ne doit pas se diviser : elle ne doit reposer sur l’idée que « tous les racismes sont condamnables, mais le racisme anti-arabe et anti-noir n’a pas les mêmes ressorts que l’antisémitisme dans sa violence. Il faut être capable de dire la particularité de l’antisémitisme », selon les propos de Gilles Clavreul, le nouveau délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Ce type de déclaration est extrêmement néfaste sur le plan politique en ce qu’il continue d’alimenter le fantasme selon lequel le gouvernement actuel serait soumis aux diktats d’un « lobby juif », donnant ainsi raison aux Dieudonné et autres Soral.

Tant que les plus hautes autorités du pays, qu’elles soient de gauche ou de droite, ne se mobiliseront pas pour livrer un combat contre tous les racismes, subsistera un doute sur leur partialité envers certains secteurs de la population.

Cet universalisme de la juste mesure, qui doit se substituer au vieil universalisme républicain et laïque, est la seule solution pour contrer les résonnances étranges entre des positions a priori antagoniques comme celles de l’ancien ministre socialiste Roland Dumas, proche des milieux d’extrême-droite, et soulignant l’« influence juive » à laquelle serait soumis Manuel Valls d’une part, et celles de Roger Cukierman et Philippe Tesson fustigeant les musulmans, d’autre part.

Sans crier au loup fasciste, comme l’a fait Manuel Valls lors de la campagne pour les élections départementales, en se servant du FN comme épouvantail, il faut être conscient que l’extrême-droitisation de la société française n’est pas imputable à la seule responsabilité et au seul échec de la gauche au pouvoir. La racialisation du débat politique est tout aussi imputable à l’extrême-gauche identitaire, nationaliste et « décoloniale », qui tient un discours exactement symétrique de la droite et de l’extrême-droite identitaires. Dans ce contexte extrêmement brouillé, dans cette sorte de mercato idéologique favorisant l’existence de passerelles entre la gauche et la droite, et cela d’autant plus que cette distinction est chaque jour davantage remise en cause par les acteurs politiques, les issues de secours semblent très difficiles à trouver. L’extrême-gauche, elle-même très minoritaire, est de surcroît divisée en une fraction républicaine et souverainiste et une fraction internationaliste (anarchiste, antifa(sciste) et anti-complotiste), division qui ne recoupe pas exactement celle existant entre « laïcistes » et « multiculturalistes ». C’est d’ailleurs ce juste milieu, entre laïcité et reconnaissance de la différence qu’il conviendrait de trouver, une laïcité ouverte puisque le religieux, plutôt que la religion, semble être devenue la vérité indépassable de notre temps. Un passage politique du nord-ouest, en quelque sorte, loin des faux débats médiatisés opposant l’hystérie anti-musulmane et la complaisance coupable envers la pensée décoloniale. En dépit de biais méthodologiques qui pèsent sur la démarche choisie par Emmanuel Todd dans son essai à paraître, et fragilisent en partie son propos, on peut le suivre lorsqu’il dénonce l’unanimité fictive et l’islamophobie inconsciente ayant présidé aux manifestations monstres du 11 janvier dernier ainsi que les récupérations politiques auxquelles elles ont donné lieu.

  • Les Z’indigné(es) !, n° 25 de mai 2015

« L’écologie est-elle « rouge-brune » ? »

Pour répondre à cette question, il convient au préalable de définir ce que nous entendons par «rouge-brun» et ensuite examiner les rapports que cette notion entretient avec l’écologie. La galaxie «rouge brune» désigne, selon nous, toute une série de penseurs, intellectuels et idéologues qui sont passés de la gauche ou de l’extrême-gauche vers la droite ou l’extrême-droite ou dont la pensée se situe à cheval sur la gauche et la droite, en ce qu’elle associe notamment une «gauche du travail», c’est-à-dire une critique du capitalisme libéral à une «droite des valeurs» soucieuse de préserver les traditions familiales, par exemple[1]. Cette galaxie est vue par certains comme une simple résurgence des années 1930, époque qui a vu fleurir des ligues factieuses, une presse antisémite et qui a occasionné précisément, comme aujourd’hui, le passage d’intellectuels de l’extrême gauche vers l’extrême-droite d’où la ressemblance que certains voudraient établir entre les deux périodes.

Or la galaxie rouge brune actuelle, qui traduit la droitisation ou l’extrême-droitisation du paysage politique français, s’inscrit à notre sens dans une conjoncture inédite apparue à la fin de la deuxième Guerre Mondiale et qui a vu survenir, outre la décolonisation, la création de l’État d’Israël et le conflit israélo-palestinien, la fin des grands récits et l’essor des idées anthropologiques, multiculturalistes, postcoloniales, et last but not least écologistes.

C’est dans ce cadre nouveau qu’il convient d’analyser ce dispositif intellectuel éminemment malléable que constitue l’écologie qui, pour anticiper sur notre conclusion, n’est ni de droite ni de gauche mais peut être appropriée à la fois mais de manière différente par des penseurs écologistes de gauche et de droite[2].

Pour savoir comment se fait cette répartition, il faut évoquer rapidement la généalogie historique du courant écologiste, ou plus exactement analyser comment celle-ci s’inscrit originairement au sein d’un courant conservateur, à savoir le romantisme politique, la révolution conservatrice allemande (völkisch), et une conception ethniciste et enracinée du rapport de l’homme à la nature qui n’est pas sans évoquer la pensée de Heidegger ou de ses héritiers Günther Anders, Hans Jonas et Jacques Derrida[3].

Le primitivisme anthropologique

À la base de la version conservatrice de l’écologie, il y a donc une vision anthropologique et primitiviste de l’évolution ou plutôt de la «rétrovolution» des cultures et des sociétés[4]. Par «primitivisme», on veut exprimer l’idée que les anthropologues qui soutiennent cette position «romantique», sinon rousseauiste, considèrent que l’avenir de l’humanité se situe dans le passé et que la solution aux problèmes du présent est à chercher du côté d’une sagesse venue du fond des âges. On verra comment cette idée a resurgi chez certains écologistes conservateurs contemporains (Rabhi notamment) mais avant d’y revenir, il nous faut examiner cette posture primitiviste chez quelques anthropologues emblématiques ayant marqué leur époque, précisément peut-être en raison de cette attitude. C’est dans les travaux de commande que C. Lévi-Strauss a effectués pour l’Unesco dans les années 1960-1970 et notamment «Race et Histoire» et «Race et Culture» que l’on trouve l’idée inspirée à la fois de Gobineau, de Malthus et du second principe de la thermodynamique de Carnot, d’une dégradation constante, ou d’une entropie des conditions que subirait la nature sous l’emprise de l’homme[5]. Le développement économique et la croissance démographique auraient donc pour effet de détruire irrémédiablement à la fois la bio-diversité et la diversité culturelle, produisant de la sorte la disparition d’un grand nombre d’espèces végétales et animales ainsi qu’un métissage généralisée des cultures du monde et donc la suppression de des singularités de la plupart d’entre elles au profit d’une occidentalisation exclusive. C. Lévi-Strauss s’est donc pris à rêver d’un monde sans hommes, sans « anthropocène », d’un monde d’avant les hommes où l’on n’entendrait que le chant des oiseaux et le bruit des bêtes sauvages. Cette idée d’une pollution humaine de la Terre, d’un processus d’involution de l’histoire de l’humanité se retrouve chez des anthropologues appartenant à des générations ultérieures tel Marshall Sahlins, lui-même influencé par les idées anarchistes et qui, dans la foulée de Lévi-Strauss, a défendu l’idée que les sociétés de chasseurs-collecteurs d’avant la Révolution néolithique (Bushmen du Kalahari, Pygmées de l’Afrique centrale, Indiens, d’Amazonie) représentaient la «première société d’abondance»[6]. Ces sociétés de petite taille, venues en droite ligne de la préhistoire, seraient ainsi une réalisation en acte, et avant la lettre, des préceptes écologistes d’économie d’énergie et de respect de la nature. Autrement dit, ce qui n’est qu’une caractéristique de ces sociétés, à savoir un niveau donné des forces productives, pour utiliser un langage marxiste, devient une de leurs qualités essentielles, celle qui leur permet d’adopter une attitude d’économie, de parcimonie, voire de frugalité à l’égard des ressources naturelles dont elles disposent. C’est ainsi que les Indiens d’Amazonie ou les Papous de Nouvelle Guinée sont vus par Lévi-Strauss comme les gardiens de Mère nature à l’instar des derniers paysans européens transformés en paysagistes des zones rurales dévolues au tourisme. Quand on sait comment ces sociétés soi-disant «primitives» ou «volontairement isolées» s’emploient à exploiter de façon «sauvage» leur environnement lorsqu’elles en viennent à disposer des outils techniques leur permettant de développer leur production (explosifs pour la pêche par exemple), on ne peut que sourire à cette projection primitiviste et moraliste d’anthropologues ou d’ONG indigénistes comme « Survival International » sur des sociétés en pleine transformation parce que tout simplement contemporaines du temps dans lequel nous sommes tous immergés. Pour ces anthropologues primitivistes, qu’il serait préférable de nommer «entropologues», il conviendrait donc de dresser, en inversant le titre du célèbre ouvrage de Condorcet, un «Tableau du déclin de l’esprit humain» puisque que l’histoire n’aurait fait qu’imposer ce «monstre froid» qu’est l’État à des sociétés qui auraient tout fait pour s’en protéger («La Société contre l’État» de P. Clastres[7]). Le cours de l’histoire aurait également entraîné l’«effondrement» de ces sociétés à la suite notamment de la Révolution néolithique qui, par le biais de l’agriculture, aurait elle-même provoqué une foule de phénomènes négatifs : accroissement démographique, exploitation de l’homme par l’homme, sujétion des femmes et de surcroît appauvrissement de la gamme des aliments avec la prédominance des glucides au détriment des protéines animales (J. Diamond[8]).

Cette anthropologie primitiviste, initiée par Lévi-Strauss, a trouvé un aboutissement dans le relativisme généralisé développé ces dernières années par l’anthropologue Philippe Descola dans le sillage du promoteur de l’«anthropologie symétrique» et de la « charité épistémique » Bruno Latour, ces deux auteurs n’ayant fait en réalité que reprendre la vieille idée de l’anarchisme épistémologique dégagée auparavant par Paul Feyerabend[9]. Pour Philippe Descola, à la différence de son maître Lévi-Strauss, la société occidentale est la seule à opérer une distinction tranchée entre «nature» et «culture», les autres sociétés — «primitives» — opérant une symbiose entre ces deux univers[10]. Par là, Descola retrouve une autre des distinctions de Lévi-Strauss, celle opposant les sociétés froides et les sociétés chaudes, les premières fonctionnant comme des horloges et les autres, la nôtre — «prométhéenne» — se comportant comme une machine à vapeur s’efforçant à chaque instant de se dépasser elle-même. Il y aurait donc une sorte de malédiction implicite attachée à la société occidentale en ce que cette dernière aurait, selon l’expression de Descartes, voué son être à devenir «maître et possesseur de la nature». On retrouve ainsi chez Descola et chez Latour des conceptions proches de l’antispécisme et de l’antihumanisme ou de la critique de l’anthropocentrisme contemporains, idées qui visent à abolir toute espèce de hiérarchie entre le genre humain et les autres êtres vivants. Ces idées ont trouvé un débouché dans la sphère de l’écologie politique avec la revendication du respect de la Terre-Mère ou «Pachamama», développée tant par certaines organisations indigénistes amérindiennes, par des gouvernements comme celui d’Evo Morales en Bolivie, par Attac que, de façon exacerbée, par le Front de Libération Gaïa qui prône l’extermination physique et immédiate de l’humanité. Plus sereinement, l’hypothèse Gaïa, développée par Lovelock propose un ré-enchantement spirituel et une nouvelle éthique, voire une nouvelle cosmologie, courant d’idées dans lequel se sont situés Ivan Illich, André Gorz et Alain Caillé et qui a inspiré dernièrement la conférence-spectacle donnée par Bruno Latour et le Global Gaia Circus au Musée des Confluences à Lyon[11].

L’écologie primitiviste : une configuration rouge brune ?

Dès les années 1970, l’écologie a été le théâtre de prises de position autoritaires de la part de gens de gauche comme René Dumont par exemple, qui face à la «bombe démographique» préconisait un contrôle drastique de la natalité[12]. De même, l’écologie contemporaine, marquée souvent par l’anti-modernisme et l’ésotérisme, témoigne également d’un conservatisme des valeurs et d’une «technophobie» qui peuvent étonner de la part de gens se situant à gauche de l’échiquier politique. André Gorz a ainsi fustigé l’«électro-fascisme» tandis que Brice Lalonde et Dominique Simonnet ont critiqué farouchement le «totalitarisme technocratique». D’ailleurs certains apôtres de la Révolution de mai 1968 ont récupéré celle-ci essentiellement comme mouvement écologiste et libertaire, en oubliant le fait qu’elle avait été la plus grande grève de l’histoire[13].

C’est donc en faisant ses «Adieux au Prolétariat», pour reprendre le titre d’un ouvrage d’André Gorz, que l’écologie progressiste s’est épanouie dans les années 1970 en focalisant sa critique du capitalisme sur l’illusion néfaste que représenterait un développement économique ininterrompu[14]. Halte à la croissance, tel était le mot d’ordre du Club de Rome en 1972 alors que les soixante-huitards allaient s’installer dans les «communautés du Sud» autarciques. Là, les hippies pouvaient mener une vie calme et saine, au grand air, loin du bruit et de la fureur de la jungle des villes. Le mode de vie agricole est devenu alors un modèle économique mais aussi un modèle moral. Économe de son énergie et de ses gestes, le néo-rural symbolise désormais une existence équilibrée se déroulant au rythme des travaux et des jours. N’est-ce pas cette figure que l’on retrouve plusieurs dizaines d’années plus tard dans les écrits de Pierre Rabhi, cet ancien ouvrier ayant déserté l’usine pour aller mener une vie d’ascète en Ardèche où il peut désormais se livrer à une réflexion critique sur la technique qui asservit l’homme et faire à l’inverse l’éloge de la «société heureuse». Pour ce sage en effet, qui a pris ses distances avec l’écologie politique, la création du monde est, à l’instar des anti-darwiniens étatsuniens, le produit d’un «dessein intelligent» et c’est en «thérapeute de la terre» qu’il conçoit son rapport à la nature et avec le reste pacifiée de l’humanité. Chez Rabhi, l’hypothèse Gaïa n’est donc pas très loin et l’on retrouve ce rapport privilégié avec le terroir et le cosmos chez le philosophe populaire Michel Onfray. Pour cet «hédoniste solaire», de gauche en apparence mais de droite en réalité, ce qui est la définition même du rouge brun, le bonheur est dans l’être et non dans l’avoir, faisant de la frugalité et de la vie champêtre des conditions idéales pour élaborer une philosophie native, proche du peuple, celle qu’il dispense dans sa célèbre «Université populaire» de Caen[15].

La pente écologiste de droite n’est donc jamais éloignée de penseurs que l’on a qualifié de rouges bruns précisément parce que leur critique du capitalisme s’accompagne d’une défense des valeurs traditionnelles souvent associée à la vie rurale. Tel est le cas notamment de Jean-Claude Michéa qui ne tarit pas d’éloges sur les merveilleuses traditions d’entraide des sociétés paysannes, qu’il s’agisse des sociétés européennes ou exotiques (Yanomamis, Dogons) en omettant de mentionner que le caractère extrêmement contraignant de la vie dans ces sociétés est sans doute l’une des raisons qui ont motivé le départ de leurs éléments les plus jeunes et les plus dynamiques vers les villes. «Mon Dieu que la montagne est belle» chantait Jean Ferrat parti s’installer en Ardèche, qui lui aussi oubliait que le souvenir du charme rural était d’autant plus vif qu’il s’exprimait paradoxalement dans le refuge des HLM, loin du carcan étouffant de la vie villageoise.

En poussant encore un peu plus le curseur de la gauche vers la droite, on trouve le courant du Mauss (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) animé par Alain Caillé qui, sur la base de l’anti-universalisme, de l’anti-économisme, du tiers-mondisme, de l’écologisme radical et du localisme a entretenu pendant un certain temps des liens étroits avec le penseur d’extrême-droite Alain de Benoist avant de s’en éloigner. La frontière entre la gauche et la droite est donc extrêmement floue au sein de l’écologie si bien que l’on peut y observer un transit de personnalités comme Serge Latouche, qui tout en présentant à une certaine période un profil de gauche, n’a pas hésité cependant à proposer la formation d’un front «décroissant» allant de Jean-Claude Michéa à Alain de Benoist.[16]

On peut également observer cette dérive droitière et même extrême-droitière chez des personnages venus de l’altermondialisme et de l’écologie comme Jacques Nikonoff, ex-président d’Attac et actuellement à la tête du M’Pep, mouvement qui entend réunir désormais un éventail très large de militants sur la base de la «démondialisation» et en faisant fi de l’opposition gauche-droite, attitude qui est précisément le propre de la posture «rouge-brune». Cette mouvance qui comprend aussi bien des gens de gauche (J. Sapir) que de droite (N. Dupont-Aignan) est particulièrement symptomatique de la confusion intellectuelle, idéologique et politique actuelle qui, sous prétexte de lutte contre le capitalisme, déploie une position souverainiste et nationaliste permettant tous les compromis et toutes les compromissions avec l’extrême-droite[17]. Celle-ci n’a d’ailleurs pas manqué d’annexer l’écologie à son offre politique et a tenté de regrouper autour d’elle une palette d’intellectuels de tous bords. C’est ainsi que dans ses revues, le Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, plus connu sous le nom de Nouvelle Droite), a accueilli des signatures comme celles d’Antoine Waechter, Alain Lipietz, Serge Latouche ou du philosophe Michel Serres.

Une autre figure importante de ces rapprochements intellectuels est Laurent Ozon, ex-conseiller à l’écologie de Marine Le Pen et longtemps partisan comme de Benoist de l’écologie profonde. Ozon est d’ailleurs sans doute l’un des écologistes d’extrême droite qui possède l’un des plus vastes réseaux d’influence dans ces milieux, entretenant des échanges à la fois avec la Nouvelle Droite et avec des membres du Mauss.

Antoine Waechter, pour sa part, qui est proche de la Nouvelle Droite, d’Ozon et de Edward Goldsmith, fondateur de Survival International, a même accordé une interview au journal d’extrême droite Minute dans laquelle il a dénoncé des écologistes d’extrême gauche N. Mamère, D. Voynet et D. Cohn-Bendit et défendu la ligne «ni droite ni gauche» de Nicolas Hulot.

S’agissant du Front National, il faut noter que dès 1981, l’écologie figurait au programme de sa pré-campagne. Depuis 1989, le fn met régulièrement en avant les questions écologistes lors des élections auxquelles il se présente. Toutefois, il s’agit plus d’un discours de façade que d’une vraie préoccupation, car en réalité, le parti d’extrême droite utilise l’écologie comme un prétexte pour promouvoir le productivisme, le nationalisme et son programme xénophobe.

Si l’écologie comporte une forte composante droitière et extrême-droitière, elle est aussi le lieu privilégié d’expression de la confusion rouge-brune qui se diffuse actuellement avec vigueur en France, comme dans d’autres pays d’Europe. Le mouvement décroissantiste est sans doute au sein de l’écologie l’un des plus perméables à ces passerelles, tandis que le thème de la décroissance est l’un des concepts écologistes les plus repris par l’extrême droite. Mais même des figures de l’écologie politique comme José Bové, Pierre Rabhi, voire Alain Lipietz ou René Balme font polémique ou voient pointées leurs connexions idéologiques avec la droite ou l’extrême-droite. Ainsi les idées de P. Rhabi, déjà évoquées sont largement relayées par des sites complotistes, voire par l’extrême droite mais aussi, en dépit des aspects réactionnaires et irrationnels de sa pensée, par de larges pans de l’écologie y compris de gauche, voire appartenant à la gauche radicale[18].

Ainsi la mouvance écologiste participe pleinement à la confusion intellectuelle, idéologique et politique qui affecte l’ensemble de la gauche et de l’extrême-gauche en France. Et ceci parce que ces courants sont traversés par une opposition de plus en marquée entre un schème de pensée marqué par la lutte des classes et l’internationalisme prolétarien d’une part et un autre qui met l’accent sur le souverainisme envisagé soit sous sa forme nationale soit sous sa forme populaire. Cette contradiction, qui fut au cœur de certaines organisations politiques comme le pcf lorsqu’il défendait le «national-communisme», se retrouve aujourd’hui et fait aujourd’hui le succès éditorial d’économistes comme F. Lordon et J. Sapir, de géographes comme C. Guilly, de politologues comme L. Bouvet, de philosophes comme J.-C. Michéa ou même de M. Clouscard dont la pensée est largement passée inaperçue de son vivant.

Mais de façon générale, on peut se demander si le localisme, avec tout ce qu’il comporte de limitations spatiales (économies de transport, d’énergie, accent mis sur l’entraide locale, etc.) n’est pas au cœur de la confusion rouge-brune actuelle, ou plutôt dans ce cas «verte brune», au sens où il privilégierait l’expression d’un entre-soi, voire d’un repli sur soi de petites communautés auto-subsistantes, hostiles par essence à tout ce qui provient de l’extérieur ? La volonté de «démondialisation» porterait ainsi en son sein, comme les nuées portent l’orage, le risque d’une certaine xénophobie dont on peut observer un peu partout les ravages en Europe[19].

[1] Voir Jean-Loup Amselle, Les Nouveaux Rouges Bruns. Le racisme qui vient, Paris, Lignes 2014.

[2] L’écologie n’est ni essentiellement «de gauche» comme l’estime Danielle Tartakowsky, ni «à gauche» mais «de droite» comme le pense Stéphane François.

Danielle Tartakowsky. Intéressant, mais il faut arrêter de confondre à «gauche» et «de gauche».
L’écologie est actuellement à gauche, mais elle est de droite… http://www.bastamag.net/Mouvements-sociaux-L-ecologie-est-sans-doute-l-une-des-tentatives-les-plus.

[3] Sur tous ces points, voir Stéphane François, La Modernité en procès. Éléments d’un refus du monde moderne, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2013.

[4] Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains, Paris, Stock, 2010.

[5] C. Lévi-Strauss, Race et Histoire, Race et Culture, Paris, Albin Michel/Éditions Unesco, 2001.

[6] Marshall Sahlins, Age de pierre, Age d’abondance, Paris, Gallimard, 1976.

[7] Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Minuit, 1974.

[8] Jared Diamond, Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Folio-Essais, 2009.

[9] Pour Feyerabend, issu de l’École de Palo Alto, « Tout se vaut » (Anything goes), faisant ainsi s’équivaloir ou plutôt mettre sur le même plan la sorcellerie azande et la physique théorique, par exemple.

[10] P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

[11] face à Gaïa | Musée des Confluences.

[12] S. François, La Modernité en procès, op. cit., p. 140.

[13] Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une révolution intellectuelle, Paris, La Découverte, 2008.

[14] André Gorz, Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme, Paris, Galilée, 1980.

[15] Pierre Rabhi, Michel Onfray. L’ascète et l’hédoniste sur le …

Michel Onfray, Cosmos, Paris, Flammarion, 2015. Pour une critique de la philosophie d’Onfray, voir le livre de Michel Paraire, Michel Onfray. Une imposture intellectuelle, Paris, Éditions de l’Epervier, 2013.

[16] « La décroissance permet de s’affranchir de l’impérialisme économique », entretien avec S. Latouche, www.reporterre.net, 21 décembre 2013.

[17] Le M’Pep, retour sur une dérive | Confusionnisme.info

[18] Pour tous ces éléments d’information, je m’appuie sur le site Confusionnisme.info

[19] Pour une intéressante discussion des rapports entre marxisme et écologie, voir Marxisme et écologie – une trame de discussion.

  • Libération du 31 octobre 2014

Laurent Joffrin : Les « rouges-bruns » attaquent

Tel un clown maléfique, un spectre hante le vieux pays : celui de l’identité. Le choc de la mondialisation, au lieu de créer l’individu ouvert, cosmopolite et nomade dont beaucoup rêvaient, a aussi engendré le phénomène inverse : la réaction d’abord sourde et ensuite virulente de ceux qui sont « nés quelque part ». «Malheureuse» ou agressive, minoritaire dans le cas des communautés inquiètes de leur dissolution dans un grand-tout, ou majoritaire chez ceux qui ne se sentent « plus chez eux » en raison de la montée de nouvelles minorités, l’identité tend à structurer le débat politique en se superposant au traditionnel clivage droite-gauche. C’est ainsi que des idées qu’on croyait assignées à un camp, celui de la droite conservatrice ou de l’extrême droite, se retrouvent, sous une forme atténuée ou différente, à gauche ou à l’extrême gauche. Il y a, désormais, à côté d’une droite qui en appelle à la protection des coutumes et des idées traditionnelles ou nationales, une gauche et une extrême gauche identitaires, qui usent à d’autres fins des mêmes concepts et des mêmes réflexes de défense identitaire.

Jean-Loup Amselle, anthropologue, étudie ainsi, dans un petit livre indispensable à la compréhension de ce nouveau paysage, ce qu’il appelle «les nouveaux rouges-bruns», ces responsables, ces militants ou ces intellectuels qui font prospérer à gauche des idées depuis longtemps situées à l’extrême droite. Point de liste noire ou d’amalgame dans ce texte précis qui analyse les idées bien plus qu’il ne cherche à dénoncer de nouveaux ennemis. Bien sûr, on comprend qui est visé, sans agressivité aucune, d’ailleurs : des intellectuels comme Christophe Guilluy ou Jean-Claude Michéa, qui donnent à leur réflexion un tour très identitaire, ou encore des militants comme les « Indigènes de la République », petit groupe virulent qui pourfend une France « postcoloniale ». Avec les armes de l’anthropologue, Amselle se tient, néanmoins, à la réfutation rationnelle et se garde de toute dénonciation nominale.

Son réquisitoire tient en une phrase : en usant des mêmes concepts identitaires que leurs adversaires, ces intellectuels et ces militants de gauche leur donnent des armes en croyant les combattre. En défendant telle communauté au nom de son identité, ils avalisent d’un coup les concepts de communauté et d’identité qui sont les bases de l’intolérance et souvent du racisme. Ils oublient que la seule ligne de défense solide contre le racisme réside dans l’universalisme républicain, qui défend les hommes pour leur humanité et non pour leur identité. Ainsi, en dénonçant une France postcoloniale «blanche», on avalise la division du pays sur une base ethnique, qui est l’argument essentiel du Front national.

De la même manière — et là l’anthropologue Amselle prend le dessus — quand on oppose une identité « authentique », celle des communautés originelles, à l’acculturation dont on accuse la modernité et le marché, on ouvre la voie à l’intolérance ethnique. On tombe par ce biais dans ce qu’Amselle appelle le « primitivisme », un des courants longtemps dominants de l’anthropologie, qui distingue les communautés « premières » épargnées par la civilisation et les populations jetées dans l’abstraction impersonnelle du capitalisme, noyées, comme le disait Marx, dans « les eaux froides du calcul égoïste ». Or, ces communautés premières, dit Amselle, ont elles aussi connu le mélange, le contact, l’échange. L’identité pure est un mythe qu’on agite pour stigmatiser les identités ouvertes ou plurielles. Ainsi, ceux qui font l’éloge des sociétés primitives réputées authentiques se glissent par mégarde dans les catégories de l’adversaire, se privant d’une critique efficace de leur thèse. Aussi bien l’idée orwellienne d’une «décence commune» (common decency) qu’agite sans cesse Michéa pour opposer la sagesse innée du peuple aux abstractions déshumanisantes maniées par le capitalisme et par ses avocats libéraux, est un mythe dangereux, qui ne repose sur rien de tangible, sinon la croyance naïve dans la bonté naturelle du peuple, qu’on oppose à la méchanceté des élites. Il n’y a pas d’identité pure et naturellement bonne. Il n’y a que connexion, mélange et «branchement» d’une culture avec les autres. On croit contrer l’adversaire, on lui rend les armes et on ouvre la voie aux « nouveaux rouges-bruns ».

  • Marianne du 22 mai 2013

Deux poids deux mesures : la réponse d’Amselle à Taguieff. L’anthropologue s’interroge sur le sens du Dictionnaire historique et critique du racisme, publié sous la houlette du politologue.

« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le racisme sans jamais oser le demander », telle pourrait être, en paraphrasant la célèbre formule de Woody Allen, la signification de l’œuvre monumentale, 2 000 pages en petits caractères, que représente ce Dictionnaire historique et critique du racisme, publié par les PUF sous la direction de Pierre-André Taguieff.

L’ampleur des domaines abordés dans cet opus magnum est réellement impressionnante puisque, à côté de thèmes classiques que l’on s’attend à voir traités, on en trouve d’autres qui marquent une volonté réelle d’ouverture à des problématiques nouvelles d’étude du racisme et de l’antisémitisme, et aux idées survenues dans le cadre de la décolonisation et des révolutions identitaires se produisant sur toute l’étendue de la planète, en Amérique latine et dans le monde arabo-musulman notamment.

Cependant, sous-jacent à cet énorme travail scientifique, dont on doit louer le concepteur, se dessine une opération politique dont on se demande si tous les contributeurs ont bien perçu l’objectif final. En effet, on ne peut pas ne pas s’interroger, à la lecture d’articles que l’on pourrait nommer « directeurs », sur le véritable sens de cette entreprise.

Ce qui est visé ici par Pierre-André Taguieff, comme dans les nombreux autres livres qu’il a consacrés à ce thème, ce n’est pas tant le racisme que son contraire, l’antiracisme, dont il fait une lecture désormais typique de la droite.

En effet, pour lui, l’antiracisme ne saurait reposer sur la négation scientifique des races mais uniquement sur des principes moraux, ce qui est déjà suspect. De surcroît, Taguieff s’emploie à disqualifier l’antiracisme en l’amalgamant à l’antisionisme, et donc en dernier ressort à la judéophobie.

En cela, Taguieff fait partie de tout un courant animé naguère par l’avocat Gilles-William Goldnadel, lequel avait traîné devant la justice Edgar Morin avant que celui-ci ne soit disculpé à la suite d’un mouvement de mobilisation en sa faveur.

Avec ce dictionnaire à visée scientifique, le combat unilatéral de Taguieff apparaît encore plus clairement à travers la disqualification totale de la notion d’« islamophobie », ou la critique des positions récentes du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap).

Interdiction de recourir à cette notion sans quoi l’on risquerait de s’interdire toute critique de l’islam. Cette posture partiale témoigne d’une attitude sélective dans la déconstruction des catégories. Si la critique de l’islam est implicitement encouragée, la critique de la notion de « peuple juif », en revanche, telle qu’elle a été menée par l’historien israélien Shlomo Sand, n’est même pas mentionnée dans l’entrée consacrée à ce thème.

Au total, et c’est dommage, ce travail entrepris par une vaste équipe de chercheurs sur une dizaine d’années n’échappe pas à l’essentialisation et au fameux « choc des civilisations », thèmes par rapport auxquels il adopte une position ambiguë.

Alors que ce livre devrait être un instrument de lutte contre toutes les notions qui divisent l’humanité, on en arrive à se demander si ce ne sont pas plutôt ceux qui luttent contre elles qui en constituent la véritable cible.

De quoi « Mali » est-il le nom ?

Le Mali est un grand pays — 1 200 000 km2 —largement désertique. Du coup, son territoire « utile » est limité : la plus grande partie de sa population (14,5 millions d’habitants) vit dans la vallée du Niger et dans le Sud. Historiquement, cette région a abrité de grands empires au Moyen Age, l’empire du Ghana, du Mali et du Songhay, avant que la colonisation n’invente le « Soudan Français ».

 Que s’est-il passé après le départ des Français ?

Après avoir été brièvement associé avec le Sénégal, le Mali est devenu indépendant en 1960. Et le parti nationaliste vainqueur des élections — l’Union soudanaise du rassemblement démocratique africain (USRDA) — a pris modèle sur l’Union soviétique. Les difficultés économiques n’ont pas tardé… Un coup d’État militaire (sans doute appuyé par la France) a porté Moussa Traoré au pouvoir de 1968 à 1991, avant qu’une alternative démocratique ne lui succède. Elle fut marquée à la fois par la décentralisation et… l’explosion de la corruption. C’est le début des « rotations prédatrices » à la tête de l’État… Comme on dit en Bambara, au Mali, il faut « manger le pouvoir » ! L’État est un râtelier, chacun se sert à tour de rôle. Le coup d’État de l’an dernier doit donc être replacé dans ce contexte : une hiérarchie militaire corrompue, versée depuis longtemps dans le détournement de l’aide internationale et mêlée aux trafics de drogue qui sévissent dans le Nord du pays, démise par un officier subalterne qui veut sa part de gâteau…

 Le Mali est-il uni ?

Culturellement, c’est l’univers bambara-malinké — langue parlée dans tout le sud et l’ouest du pays — qui domine. Langue « officieuse » (la langue officielle étant le français), le bambara est parlé par tous les fonctionnaires et déborde sur les pays voisins, Côte-d’Ivoire, Burkina Faso, Guinée, Est du Sénégal… C’est une sorte de lingua franca ! Mais il y aussi des Peuls, des Senufo, des Bobos, des Soninké, des Songhay, d’autres groupes ethniques encore… Tous ou presque sont musulmans : si l’islam n’est pas religion d’État, il est mal vu pour les hauts fonctionnaires et les cadres de ne pas prier à la mosquée le vendredi.

 Le pays n’est pas marqué par les conflits ethniques ?

Longtemps, les sentiments d’appartenance sont restés fluides. Installé à Bamako, par exemple, un Malien ne met pas en avant son ethnie, mais la région d’où il vient. Ce comportement est lié aux grands empires d’antan, quand les populations étaient mélangées, un peu comme dans l’Empire Austro-Hongrois. Il persiste, même si la colonisation a « durci » les positions à force de recensement — en obligeant les habitants à cocher une case « ethnie ». Dès l’indépendance, pourtant, on assiste à l’émergence d’une conscience nationale puissante. Ainsi, un Malien Malinké — une population à cheval sur la Guinée, la Côte-d’Ivoire et le Mali — se dira sans doute Malien avant de se dire Malinké. L’unité ethnique ne transcende donc pas les frontières.

 Comment la « question touareg » s’inscrit-elle dans cet ensemble ?

Elle a toujours été brûlante. Peuple de razzias, les Touaregs se servaient en esclaves dans les régions du sud. Mais l’indépendance a renversé le rapport de force : depuis 1960, tous les dirigeants, sauf un, sont originaires du sud-Mali. Les Touaregs supportent mal, évidemment, cette domination de leurs anciens esclaves, et leur sentiment d’appartenance malienne s’en ressent. Depuis 50 ans, l’histoire du pays est ainsi ponctuée de rébellions touaregs suivies de tentatives de règlements… qui ont presque toutes échouées.

 L’opposition Nord-Sud est-elle aussi marquée qu’on le dit ?

Rappelons d’abord que l’antagonisme Nord-Sud existe dans tous les pays du Sahel. Les Maures persécutent les Noirs en Mauritanie ; ce n’est pas le grand amour, au Tchad, entre populations « négro-africaines » et arabes. Les habitants de Tombouctou ou de Gao sont donc perçus comme des étrangers par ceux de Bamako. Et les Touaregs se jugent supérieurs — plus islamisés, donc plus civilisés — que les Maliens du sud. Faut-il, pour autant, opposer un nord peuplé de « musulmans-fanatiques-qui-veulent-instaurer-la-charia », à un Sud Noir « adepte-d’un-islam-tranquille-et-tolérant » ? Cette distinction un peu trop facile remonte à l’époque coloniale. L’administrateur colonial Louis Faidherbe (1818-1889), déjà, distinguait les Maures et Peuls « fanatiques » des Wolof animistes, fétichistes et dépositaires d’un islam pacifique… Mais l’islam a pénétré l’Afrique subsaharienne dès le Xe siècle, et l’application de la charia n’est pas seulement le fait de groupes armés du Nord, qu’ils soient Touaregs, AQMI (Al Qaida Maghreb Islamique) ou MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest). On pratiquait aussi la charia du temps de Samory, grand conquérant « noir », Malinké, du XIXe siècle, et aujourd’hui, les « Wahhabites » du sud-Mali — d’anciens commerçants partis en Arabie faire leur pèlerinage, et revenus avec les coutumes de l’slam saoudien — sont influents : on voit des femmes de Bamako qui restent cloitrées chez elles et ne sortent que voilées.

Pourquoi l’État malien s’est-il effondré si vite ?

Il n’y a pas plus d’État digne de ce nom au Mali que de société civile : le pays est régi par des réseaux de clientèle organisés sur la base de la parenté et de la région d’origine, et l’on peut dire qu’au Mali, être pauvre, c’est ne connaître personne. Mais pour comprendre l’effondrement, il faut revenir sur les événements. La Libye, on le sait, a joué un rôle central. Accueillis à bras ouvert par Khadafi pour qu’ils intègrent sa garde prétorienne, les Touaregs sont rentrés au Mali avec armes et bagages — surtout armes — quand le régime libyen est tombé. Pourquoi, se sont-ils dits, ne pas tenter de revitaliser la vieille idée coloniale d’un État saharien, l’Azawad ? Descendus jusqu’à Tombouctou avec l’aide des groupes islamiques d’AQMI et de la MUJAO, et découvrant le vide laissé par l’État malien, certains d’entre eux sont devenus plus gourmands : pourquoi ne pas pousser jusqu’à Bamako, et faire main basse sur l’ensemble du Mali ? Le vide laissé par l’État malien a créé un appel d’air, ils s’y sont engouffrés. Et la France s’y est engouffrée aussi… à ses risques et périls.

 N’y avait-il pas risque de création d’un état islamique ?

Si, sans doute. Mais quand on affirme que le Président malien a demandé l’aide de la France pour repousser AQMI, je n’y crois pas du tout : c’est évidemment la France qui l’a sommé de demander l’intervention. Et que va-t-elle faire, une fois qu’elle aura repoussé les « djihadistes » aux confins du Sahara ? Un départ est impossible, faute d’État ! Y aura-t-il demain, au Mali, un proconsul français, avec experts civils, coopérants, énarques, pour remettre l’État en marche ? L’enlisement guette, car les combattants d’AQMI peuvent très bien se replier sur les pays voisins, et se regrouper. Il risque en fait de se passer la même chose qu’au Tchad, dont le Président, Idriss Déby, est régulièrement sauvé par les Mirages français. On peut soutenir le même État fantoche au Mali, et installer une nouvelle base militaire française en Afrique. Mais il faut appeler ce type d’opérations par son nom : une recolonisation.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :